GASTON BACHELARD MUSICIEN Une philosophie des silences et des timbres Marie-Pierre Lassus
GASTON BACHELARD MUSICIEN
Une philosophie des silences et des timbres
Marie-Pierre Lassus
https://books.openedition.org/septentrion/69263
"De ce point de vue, sa création peut être envisagée comme la matérialisation d’un phénomène vibratoire, comme dans ces sociétés où la parole est considérée comme la substance des choses et des êtres. Nous allons retrouver ce « temps vibré » au principe de la création scientifique et poétique de Gaston Bachelard. Peut-être pouvons-nous saisir là le point de jonction entre les deux domaines antagonistes de la science et de la poésie, Gaston Bachelard ayant trouvé, dans la notion de Rythmanalyse qui est au fondement de sa création (poétique et scientifique), le moyen de les faire parvenir à s’infiltrer l’une dans l’autre. Le philosophe a exposé sa théorie dans le dernier chapitre de La dialectique de la durée5 où il montre, en s’appuyant sur la Physique contemporaine, « comment la vibration peut prendre des aspects matériels »6. Il en déduit qu’il n’y a pas la moindre différence entre le rythme et la matière7, hypothèse qui nous oriente vers une conception musicale du monde, commune aux poètes et aux musiciens de son époque8."
"La sensibilité musicale de Bachelard le rapproche singulièrement d’un musicien qui, à l’orée du XXe siècle, a créé une « musique nouvelle » à partir de « la musique des éléments » qu’il percevait lui aussi avec acuité : il s’agit de Claude Debussy (1865-1918) qui en a éprouvé les principes structurants dans une œuvre inanalysable5 selon les critères musicologiques habituels. Pourtant, on ne trouvera pas chez Bachelard d’allusion à ce musicien, si ce n’est, indirectement, par l’intermédiaire du poète Maeterlinck, auteur du livret de l’opéra de Debussy, Pelléas et Mélisande (1902), dont la fameuse scène de la fontaine est citée comme modèle de silence dans L’eau et les rêves6 ; ou encore par Laurent Tailhade7 un autre poète, cité par Bachelard dans La terre où les rêveries de la volonté, auquel Debussy avait adressé une lettre au ton assez vif, publiée dans la revue ésotérique L’Initiation datée du 19 juin 18928. Néanmoins, nous avons pu relever des noms de compositeurs qui lui étaient proches et constater la remarquable affinité de la théorie bachelardienne du temps avec celles de Debussy et de ses contemporains. "
"Pour G. Bachelard comme pour Debussy, qui fut aussi un « grand écoutant » des voix du monde et de la musique de l’univers, il ne s’agissait en aucun cas de « décrire » les paysages ; seulement d’en faire revivre les mouvements chez le lecteur-auditeur."
"Tout comme il ne peut y avoir de « poésie ou de musique sans silence », pour Bachelard, il ne peut exister de « poésie sans espace », sans l’ouverture, en soi-même, du ciel ou du « désert »52 : « la musique creuse le ciel » dit Baudelaire à propos de la musique de Wagner."
"La musique harmonique de Wagner se présente comme un espace sonore reconquis sur le temps, une spatialité ayant permis à Bachelard de faire l’expérience de la profondeur qui est d’après Oswald Spengler « un acte de naissance psychique, à côté de la naissance corporelle »67. L’écoute bachelardienne de la profondeur est révélatrice d’une autre espèce d’imagination, spatiale, que seul Berlioz, (cité dans Lautréamont)68, a su nous faire éprouver selon lui. S’éveille alors toute une polyphonie des sens reconnue dans La poétique de la rêverie comme étant synonyme de « croissance d’être »69. Lorsqu’elle suit « une conscience qui croît »70, la rêverie est « sur la bonne pente »71 assure Bachelard. Telle est la rêverie de l’enfant qui est une « rêverie d’essor » conduisant à une dé-temporalisation bienfaitrice de l’être. Le même effet d’élargissement ou de dilatation est ressenti au contact de la musique de Wagner, qui lui sert de modèle pour expliquer l’effet ressenti, proprement indicible : « Baudelaire lui-même… fait bien sentir la dilatation progressive de la rêverie jusqu’au point suprême où l’immensité née intimement dans un sentiment d’extase dissout et absorbe, en quelque manière le monde sensible » commente Bachelard. Il va citer à l’appui de sa démonstration, un second texte de musicien, celui de Listz (sic) pour tenter de préciser cette qualité spirituelle de la musique liée à la perception de la profondeur qu’elle seule est en mesure de faire sentir et qui n’est pas réservée aux seuls connaisseurs."
"Le portrait que nous avons essayé de reconstituer d’un Bachelard musicien à partir de ses goûts musicaux, fait apparaître un « moderne », plus proche de Debussy et de Stockhausen que des musiciens classiques ou romantiques. Il considèrait toutefois Wagner comme le précurseur d’une écoute nouvelle de la musique, conçue comme un espace-temps dans lequel évoluent des mouvements inscrits en une verticalité essentielle. Cette expérience de la profondeur chez Wagner vient compléter la conception debussyste d’une musique nouvelle ayant pour objectif de faire percevoir des mouvements et non des notes, activant par là-même l’imagination motrice. Finalement, Wagner et Debussy nous éclairent, chacun à sa manière, sur les ressorts de l’imagination humaine qui fut l’objet de la recherche de G. Bachelard : à la musique « harmonique » du premier, de nature essentiellement spatiale, répond l’écoute de la vie des éléments chez Debussy qui suscite davantage l’imagination motrice de l’auditeur."
"Dans leurs analyses de l’œuvre de Bachelard, les philosophes ont généralement reconnu chez lui l’importance du rythme109 mais ils ont étudié ce paramètre de manière isolée, indépendamment de tous les autres. Le rythme y est pensé pour lui-même et en relation avec le problème du temps, que Bachelard aborde effectivement dans La dialectique de la durée et l’Intuition de l’instant, pour contredire la conception bergsonienne de la durée. Ces analyses, pour intéressantes qu’elles soient, confondent à mon sens, la notion générale de « rythme », applicable à n’importe quel domaine (y compris le domaine économique) et le rythme musical lié à tous les paramètres du son, assimilé dans ces théories à un corps dans une vision à peine métaphorique, comme l’avait bien compris G. Bachelard. C’est à cette perception de la liaison organique qu’il fait référence lorsqu’il mentionne la « rythmanalyse » comme exemple de rythme musical fondé sur une distribution de l’énergie qui se déploie selon des « dialectiques temporelles »110."
"Cette prise de conscience de la profondeur de l’espace ouvert par le son qui lève, à chaque fois, un spectre harmonique différent, ayant sa durée propre, a été réalisée par Bachelard qui ne cesse d’attirer l’attention sur ce phénomène comme le fit Debussy dans sa musique. Tous deux ont su écouter le renouvellement incessant de la matière sonore dans les mille vibrations rythmiques qui la constituent. Par suite, Bachelard a posé « la nécessité d’inscrire au compte du temps sa valeur essentielle de renouvellement… »111."
"Par expérience, Debussy savait lui aussi qu’en musique « le mouvement conditionne la forme ». Or, telle est, mot pour mot, la thèse de G. Bachelard formulée dans L’expérience de l’espace dans la physique contemporaine : « il ne peut y avoir de forme fixe. Le mouvement conditionne la forme »13. Autrement dit, nous n’avons pas affaire à des formes mais à des forces : tel est le point commun à ces deux univers."
Comentários
Postar um comentário